La conceptualisation
Du récit aux concepts historiques
La conceptualisation désigne le processus cognitif par lequel on passe de l'expérience concrète à l'abstraction, du cas particulier à la catégorie générale, du récit à l'explication. Former des concepts consiste à identifier les traits essentiels d'un phénomène, à le distinguer d'autres phénomènes proches, à le nommer et à pouvoir l'utiliser pour comprendre de nouveaux cas. En histoire, les concepts structurent la compréhension du passé : sans les concepts de « mobilisation », « front », « guerre totale », « tranchée », il est impossible de penser la Première Guerre mondiale autrement que comme une succession d'anecdotes sans cohérence.
Le passage du récit aux concepts constitue une difficulté majeure de l'enseignement de l'histoire. Les élèves retiennent facilement les histoires (Jean MAILLOL (1875-1915) est mort à Dixmude d’une balle en plein front) mais peinent à construire les concepts qui donnent sens à ces histoires (qu'est-ce qu'une mission de reconnaissance ? pourquoi était-elle nécessaire ? qu'est-ce que cela révèle sur la nature de la guerre en 1915 ?). Cette difficulté s'explique par le niveau de développement cognitif : la pensée abstraite n'est pleinement opérationnelle qu'à partir de l'adolescence. Les élèves de CM2 peuvent manipuler des concepts simples mais restent largement ancrés dans le concret.
Dans le dispositif pédagogique, la conceptualisation n'intervient qu'en troisième phase, après l'immersion et après la structuration. Ce séquençage n'est pas arbitraire, il respecte une progression cognitive nécessaire. On ne peut pas conceptualiser ce qu'on n'a pas d'abord expérimenté et structuré. Les concepts historiques émergent progressivement de la comparaison des 14 parcours. Quand les élèves constatent que tous les soldats ont été convoqués en août 1914, qu'aucun n'a choisi de partir, que tous ont obéi à l'ordre de mobilisation, le concept de "mobilisation générale" se construit naturellement comme la catégorie qui subsume ces expériences individuelles. Le concept n'est plus un mot creux appris par cœur, il devient l'outil intellectuel qui permet de comprendre une réalité historique vécue par procuration.
Les niveaux de conceptualisation
Tous les concepts historiques ne se situent pas au même niveau d'abstraction. On peut distinguer trois niveaux de conceptualisation, du plus concret au plus abstrait. Les concepts de premier niveau sont des catégories descriptives proches de l'expérience : soldat, régiment, bataille, tranchée, fusil. Ces concepts désignent des réalités tangibles, directement observables. Les élèves de CM2 y accèdent sans difficulté majeure.
Les concepts de deuxième niveau sont des catégories explicatives qui organisent les phénomènes : mobilisation, front, arrière, offensive, défensive. Ces concepts ne désignent plus des objets concrets mais des processus, des organisations, des stratégies. Ils nécessitent une capacité d'abstraction plus développée car ils imposent de penser des relations, des structures, des dynamiques temporelles.
Les concepts de troisième niveau sont des catégories interprétatives qui permettent de penser la nature même du phénomène étudié : guerre totale, industrialisation de la mort, brutalisation, cultures de guerre. Ces concepts relèvent d'un niveau d'abstraction élevé et mobilisent des débats historiographiques complexes. Ils sont généralement inaccessibles à des élèves de CM2 et ne constituent pas un objectif du dispositif.
Le dispositif pédagogique vise prioritairement les concepts de premier et deuxième niveau. Les concepts de premier niveau émergent naturellement de l'immersion narrative : l'élève sait ce qu'est un soldat, un régiment, une tranchée parce qu'il les a rencontrés dans le récit. Les concepts de deuxième niveau se construisent lors de la phase de conceptualisation collective : la mobilisation, le front, la diversité des armes et des parcours. L'enseignant ne « donne » pas ces concepts tout faits, il guide leur émergence par des questions structurantes qui aident les élèves à catégoriser, à nommer, à définir ce qu'ils ont expérimenté et comparé.
La fonction du monument aux morts
Le monument aux morts de Banyuls-sur-Mer joue un rôle particulier dans le processus de conceptualisation. Il constitue le point d'ancrage local et tangible qui relie l'expérience vécue par procuration (le jeu) à la réalité historique du village (les 109 noms gravés). Cette fonction d'ancrage est double : spatiale (le monument est dans le village, visible et accessible) et temporelle (il fait le lien entre 1914-1918 et aujourd'hui).
Le texte sur le monument aux morts, commun aux huit parcours qui se terminent par la mort du soldat, remplit une fonction de conceptualisation. Il explique la symbolique du monument d'Aristide Maillol : le soldat endormi au centre représente la mort, les deux femmes à droite représentent le chagrin de ceux qui restent, les trois femmes à gauche représentent le passage vers le panthéon des héros. Cette symbolique tripartite (mort, chagrin, gloire) donne à penser la manière dont la société française de l'entre-deux-guerres a voulu se souvenir de ses morts.
Le texte introduit également le concept de « devoir de mémoire » à travers la devise du Souvenir Français : « à nous le souvenir, à eux l'immortalité. » Ce concept est rendu accessible par son ancrage dans une pratique concrète : les habitants de Banyuls viennent chaque année se recueillir devant le monument. Le devoir de mémoire n'est plus une abstraction morale mais une pratique sociale observable et compréhensible.
De la conceptualisation à la transférabilité
L'objectif ultime de la conceptualisation n'est pas seulement de comprendre la Première Guerre mondiale, mais de développer des compétences transférables à d'autres périodes historiques. Les concepts construits lors de cette séquence (mobilisation, diversité des expériences, contingence de la survie, rapport entre mémoire et histoire) sont réutilisables pour penser d'autres conflits, d'autres mobilisations, d'autres commémorations.
Cette transférabilité se construit par la prise de conscience métacognitive. Lors de la phase finale, l'enseignant peut expliciter : "Les concepts que nous avons construits aujourd'hui sur la Première Guerre mondiale (mobilisation générale, diversité des parcours combattants, fonction des monuments commémoratifs) pourront vous servir pour comprendre d'autres guerres et d'autres périodes." Cette explicitation aide les élèves à distinguer ce qui est spécifique à 14-18 (les tranchées, les gaz) de ce qui est transférable à d'autres situations (toute guerre mobilise des hommes qui vivent des expériences diverses, toute société construit des dispositifs mémoriels).
La conceptualisation réussie se reconnaît à cette capacité de réemploi. Un élève qui a vraiment construit le concept de « mobilisation » pourra le reconnaître et l'utiliser lorsqu'il étudiera 1939, même si les modalités concrètes diffèrent. Un élève qui a compris la fonction d'un monument aux morts pourra réfléchir de manière critique sur d'autres formes de commémoration. C'est cette transférabilité qui fait qu'on ne se contente pas de transmettre des connaissances sur 14-18, mais qu'on forme véritablement à « penser historiquement ». Les concepts ne sont pas des contenus inertes à mémoriser, ce sont des outils intellectuels à s'approprier pour continuer à apprendre au-delà de cette séquence particulière. C'est en ce sens que le dispositif vise non seulement l'acquisition de savoirs mais le développement de compétences disciplinaires durables et transférables.
SOURCES EN LIGNE :
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Comment conceptualiser l'apprentissage - Persée
REVUE FRANÇAISE DE PÉDAGOGIE N°72 juil.-août-sept. 1985, 61-70 COMMENT CONCEPTUALISER L'APPRENTISSAGE par Christian GEORGE Tout enseignant est constamment amené à s'interroger sur les raisons...
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Situation d'apprentissage et conceptualisation
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MAILLOL Jean (1875-1915) - Les poilus banyulencs "morts pour la France" entre 1914 et 1918
Etat civil Nom : MAILLOL Prénoms : Jean, Joseph, Pierre Né le : 31 mai 1875 Commune : Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) profession : Marin Lieux de résidence : Marseille Banyuls-sur-Mer ...
http://lespoilusbanyuls.canalblog.com/archives/2019/12/01/37831118.html
Tu attends que la nuit tombe. Tu seras moins visible dans le noir. Tu es chanceux. Pendant que le soleil qui se couche, la brume se lève. Elle te cachera. Ton officier vient te voir : " Tu es prêt ?
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http://lespoilusbanyuls.canalblog.com/archives/2019/12/23/37887044.html
9 - Le monument aux morts - Dans la peau d'un poilu banyulenc
Tu te trouves devant le monument aux morts de Banyuls-sur-Mer. Il a été sculpté en 1933 par Aristide Maillol, un artiste célèbre du village. Ce monument en pierre calcaire bleue honore les sol...
http://dans-la-peau-d-un-poilu-banyulenc.canalblog.com/2026/01/9-le-monument-aux-morts.html